Fleurs doubles : quand l’horticulture transforme la fleur et ses relations avec les insectes
Une fleur peut être magnifique sans être aussi accueillante pour les insectes
Dans une jardinerie, une fleur très double attire immédiatement le regard : ses pétales sont nombreux, serrés, parfois imbriqués les uns dans les autres jusqu’à former une véritable rosette. Les couleurs semblent plus intenses, la floraison paraît plus spectaculaire et la fleur peut donner une impression de générosité presque parfaite.
Cette esthétique n’est pourtant pas le fruit du hasard, elle est souvent le résultat de plusieurs siècles de sélection horticole, au cours desquels les jardiniers, les obtenteurs et les collectionneurs ont recherché des fleurs toujours plus grandes, plus colorées, plus régulières, plus parfumées ou plus fournies en pétales.
Le problème apparaît lorsque cette transformation de la fleur modifie également sa fonction biologique, car une fleur n’est pas à l’origine un élément décoratif. C’est un organe reproducteur complexe, dont les différentes pièces ont des fonctions précises. Les étamines produisent le pollen, tandis que les carpelles renferment les ovules et portent le stigmate qui reçoit le pollen. Le nectar constitue, chez de nombreuses espèces entomophiles, une récompense alimentaire destinée à attirer les visiteurs floraux.
Lorsque l’horticulture transforme les étamines en pétales ou modifie profondément l’architecture de la fleur, elle peut donc modifier simultanément la reproduction de la plante et les ressources accessibles aux insectes. C’est toute l’ambivalence des fleurs doubles.
Une fleur double n’est pas simplement une fleur avec « plus de pétales »
Dans le langage horticole, on parle de fleurs simples, semi-doubles, doubles, très doubles ou parfois même triples. Ces termes sont utiles pour décrire l’apparence d’une plante, mais ils ne correspondent pas à des catégories botaniques universelles et parfaitement définies.
La notion de fleur double recouvre en réalité plusieurs situations morphologiques. Dans certains cas, des étamines sont transformées en structures pétaloïdes. Dans d’autres, le nombre de pétales augmente par multiplication de verticilles ou par des phénomènes de développement plus complexes. Il peut également exister des fleurs dans lesquelles une partie seulement des organes reproducteurs est transformée. Cette distinction est essentielle.
Plus une fleur est double, plus il est probable que les organes normalement producteurs de pollen ou associés à la production de nectar soient réduits, transformés ou rendus difficilement accessibles, mais ce n’est pas une règle absolue.
Les recherches consacrées à la biologie florale montrent que les mécanismes génétiques responsables de l’augmentation du nombre de pétales sont multiples. Ils peuvent intervenir dans les réseaux qui déterminent l’identité des organes floraux, dans la régulation des méristèmes, dans les voies hormonales ou encore dans certains mécanismes épigénétiques.
Autrement dit, derrière une fleur qui paraît simplement « plus pleine », se trouve parfois une modification profonde du développement de la fleur.

Hibiscus syriacus French Cabaret [Floraison double]
L’horticulture a sélectionné la fleur que nous trouvons la plus spectaculaire
Les fleurs doubles comptent parmi les caractères horticoles les plus anciens et les plus recherchés. Le rosier constitue probablement l’un des exemples les plus célèbres. Les rosiers sauvages présentent généralement des fleurs simples composées de cinq pétales. À l’inverse, de nombreux rosiers cultivés présentent des fleurs comportant plusieurs dizaines de pétales, parfois beaucoup plus. La sélection horticole a donc profondément transformé l’architecture florale du genre Rosa.
Le célèbre Rosa ‘Souvenir de la Malmaison’, obtenu au XIXe siècle, en constitue un exemple spectaculaire. Ses fleurs sont décrites comme pleinement doubles, très fournies et disposées en forme de rosette.
Les travaux de génétique du développement ont montré que cette transformation n’est pas simplement esthétique.
Chez le rosier, l’expression du gène AGAMOUS, impliqué dans l’identité des étamines et des carpelles, est modifiée dans les fleurs doubles. Son domaine d’expression est davantage restreint vers le centre du méristème floral, ce qui favorise la transformation de certains organes reproducteurs en organes pétaloïdes.
D’autres travaux ont également mis en évidence l’implication d’un gène de type APETALA2 et de sa régulation par le microARN miR172 dans certaines formes de roses doubles.
La fleur double est donc, dans certains cas, le résultat visible d’une véritable modification du programme de développement de la fleur.
La même histoire existe chez de nombreuses plantes horticoles
Le phénomène ne concerne évidemment pas uniquement les rosiers. La pivoine herbacée Paeonia lactiflora ‘Sarah Bernhardt’, par exemple, produit de grandes fleurs doubles rose pâle, atteignant environ 20 cm de diamètre. Cette variété est devenue un grand classique de l’horticulture ornementale.
Chez les dahlias, la sélection a conduit à une diversité considérable de formes florales. Dahlia ‘Café au Lait’, très recherché dans les jardins comme dans la fleur coupée, produit ainsi de grandes inflorescences doubles. Les dahlias du groupe Decorative sont définis horticolement par leurs capitules pleinement doubles, constitués de nombreuses fleurs ligulées.
Les camélias offrent eux aussi de nombreuses formes doubles. Camellia japonica ‘Nuccio’s Pearl’, par exemple, produit des fleurs formelles doubles pouvant atteindre environ 8 cm de diamètre.
Chez les hellébores, les sélections horticoles ont également multiplié les formes doubles. Helleborus × hybridus ‘Double Ellen White’, ‘Double Ellen Purple’ ou ‘Double Ellen Picotee’ présentent des fleurs doubles ou très doubles qui ont profondément modifié l’aspect de la fleur par rapport aux formes simples.
Ces plantes sont magnifiques et peuvent parfaitement trouver leur place dans un jardin, mais leur intérêt ornemental ne doit pas être confondu automatiquement avec leur intérêt pour les insectes.

Paeonia tenuifolia Plena [Floraison très double]

Paeonia rockii [Floraison simple]
Quand les étamines deviennent des pétales
C’est ici que la botanique devient particulièrement intéressante. Chez certaines fleurs doubles, les étamines ont été partiellement ou totalement transformées en pétales. Or une étamine n’est pas un simple élément visuel : elle produit le pollen.
Lorsqu’une partie importante des étamines disparaît au profit de pétales supplémentaires, la plante peut donc produire beaucoup moins de pollen, voire devenir incapable d’assurer normalement sa reproduction sexuée.
La RHS (Royal Horticultural Society) indique ainsi que de nombreuses plantes à fleurs doubles possèdent des organes sexuels réduits ou transformés et que certaines fleurs doubles sont stériles. Elle recommande, pour maximiser l’accessibilité du pollen et du nectar, de privilégier les fleurs simples et ouvertes.
Chez certaines fleurs doubles, le problème est encore différent : les ressources existent éventuellement, mais elles deviennent plus difficiles d’accès : des pétales supplémentaires peuvent former une véritable barrière entre l’insecte et les structures florales. La longueur et la forme de la corolle jouent alors un rôle déterminant, tout comme la morphologie de l’insecte.
Une fleur n’est donc pas « accessible aux pollinisateurs » ou « inaccessible aux pollinisateurs » de manière binaire. Elle peut être facilement exploitée par une abeille à langue longue, difficilement accessible à un syrphe, ou pratiquement inutilisable pour un insecte qui recherche du pollen sur les étamines.
Les études scientifiques confirment une diminution fréquente des ressources disponibles
Une étude de référence publiée dans Annals of Botany a comparé des formes simples et doubles de plusieurs espèces horticoles, notamment Lotus corniculatus, Petunia × hybrida, Saponaria officinalis et Calendula officinalis.
Chez Petunia, Saponaria et Lotus, les formes doubles produisaient peu ou pas de nectar et étaient beaucoup moins visitées par les insectes.
Mais le résultat concernant Calendula est particulièrement intéressant : dans cette espèce, le caractère « double » résultait principalement d’une modification de la proportion entre fleurons du disque et fleurons ligulés. Les formes doubles étudiées pouvaient conserver une quantité de nectar comparable aux formes simples.
Cette étude nous rappelle une chose importante :
il faut regarder la structure réelle de la fleur plutôt que de condamner une plante simplement parce qu’elle porte l’étiquette « double ».
La biologie est rarement aussi simple que nos catégories horticoles.

Camellia japonica Montblanc® [Floraison double]

Camellia sasanqua Yuletide [Floraison simple]
Pourquoi les fleurs simples sont généralement plus intéressantes pour un jardin vivant
Pour favoriser la biodiversité sur une terrasse, un balcon ou dans un jardin, l’objectif n’est donc pas de rechercher exclusivement des plantes « sauvages » ou de supprimer toutes les variétés horticoles. Il est surtout intéressant de multiplier les formes florales accessibles.
Une fleur simple laisse généralement plus facilement visibles et accessibles ses étamines et son centre floral. Les ressources alimentaires sont donc plus directement accessibles à un éventail plus large d’insectes.
C’est la raison pour laquelle la RHS recommande aujourd’hui, dans sa sélection Plants for Pollinators, de privilégier les fleurs simples et ouvertes lorsque l’objectif est de maximiser l’accessibilité du pollen et du nectar. Ses listes, réévaluées par ses scientifiques, prennent en compte les ressources offertes aux différents groupes de pollinisateurs.
Une fleur simple de Cosmos bipinnatus, par exemple, offre une architecture radicalement différente d’un capitule très double de dahlia. Un Dahlia ‘Café au Lait’ peut parfaitement avoir sa place dans un jardin pour sa valeur esthétique. Mais il ne devrait pas nécessairement constituer l’ensemble de la palette de dahlias si l’objectif est également d’accueillir des insectes floricoles.
Faut-il pour autant supprimer les fleurs doubles de nos jardins ?
Non. Et ce serait même une conclusion beaucoup trop simpliste. L’horticulture fait partie de notre histoire des jardins. Les roses anciennes, les pivoines, les camélias, les dahlias et de nombreuses autres plantes sélectionnées pour leurs fleurs doubles possèdent une véritable valeur horticole, esthétique, culturelle et patrimoniale.
Un jardin n’est pas un laboratoire de conservation de plantes sauvages, il est un espace conçu par l’être humain, dans lequel nous pouvons rechercher plusieurs fonctions simultanément : beauté, intimité, ombrage, saisonnalité, parfum, production alimentaire, biodiversité et plaisir.
Le véritable enjeu est donc l’équilibre de la palette végétale : installer quelques pivoines très doubles, quelques roses particulièrement sophistiquées ou un dahlia spectaculaire n’est absolument pas incompatible avec la conception d’un jardin favorable aux insectes.
Ce qui devient problématique, c’est de constituer une palette dans laquelle la majorité des fleurs ont été tellement transformées par la sélection horticole que les ressources florales deviennent rares ou difficiles d’accès.
Dans une terrasse, un balcon ou un jardin, nous préférons donc associer les plantes à fleurs doubles à de nombreuses espèces et variétés à fleurs simples, ouvertes et riches en pollen et en nectar.
Cette complémentarité est beaucoup plus intéressante que l’interdiction.

Dahlia Gallery Pablo® [Floraison double]
Le jardin comme collection de formes florales
Cette approche permet d’ailleurs de conserver toute la richesse horticole d’un jardin. Une pivoine double peut côtoyer une sauge à fleurs ouvertes. Un rosier très double peut être accompagné de vivaces à fleurs simples. Un dahlia décoratif peut être associé à des Dahlia aux capitules plus ouverts. Un hellébore double peut trouver sa place à proximité d’autres espèces ou variétés dont les fleurs restent plus accessibles.
L’intérêt est alors de ne plus considérer chaque plante isolément :nous concevons une communauté végétale.
Certaines plantes apportent une floraison spectaculaire. D’autres fournissent du pollen. Certaines produisent beaucoup de nectar. D’autres offrent des fruits ou des graines. Certaines constituent des refuges ou des supports. Certaines prolongent la saison de floraison lorsque d’autres plantes sont au repos.
C’est cette diversité fonctionnelle qui donne au jardin sa véritable richesse.
L’amélioration variétale n’est pas l’ennemie de la biodiversité
Il serait également injuste d’opposer systématiquement horticulture et écologie. L’amélioration variétale a permis de créer une diversité extraordinaire de plantes adaptées à nos jardins. Elle peut sélectionner la résistance aux maladies, la rusticité, la durée de floraison, la compacité, la résistance à certaines contraintes, la couleur ou le parfum.
Les progrès récents de la génétique permettent même de mieux comprendre les mécanismes qui déterminent la morphologie des fleurs et d’envisager des sélections beaucoup plus précises. Une revue publiée en 2024 dans le Journal of Experimental Botany montre que la variation du nombre de pétales résulte de réseaux génétiques complexes impliquant notamment les gènes d’identité florale, la régulation des méristèmes, les hormones et des mécanismes épigénétiques.
Le défi pour l’horticulture de demain pourrait donc être intéressant : ne plus sélectionner uniquement la fleur la plus spectaculaire, mais également prendre en compte sa fonctionnalité écologique.
Une plante ornementale pourrait être belle, florifère, résistante, adaptée à un contexte urbain et réellement intéressante pour les insectes. Il n’y a aucune contradiction entre ces objectifs !

Rosier du jardin de La Bonne Maison [Floraison double]

Rosa x floribunda Street Colors® Champs Elysées® ‘Meiplumty’ [Floraison simple]
Pour nos terrasses et nos balcons, la question est encore plus importante
Sur une terrasse ou un balcon, chaque plante compte. L’espace disponible est limité. Le nombre de contenants est souvent réduit. La palette végétale doit donc être particulièrement bien pensée.
Si dix jardinières accueillent dix variétés très doubles, la ressource florale réellement accessible aux insectes peut devenir beaucoup plus faible que ne le laisserait penser l’abondance visuelle des fleurs. À l’inverse, quelques plantes très horticoles peuvent parfaitement être intégrées dans un ensemble beaucoup plus diversifié. C’est particulièrement intéressant dans les petits espaces urbains.
La biodiversité ne dépend pas uniquement de la quantité de plantes, mais aussi de leur qualité écologique, de leur diversité et de la continuité des ressources qu’elles proposent.
Sur une terrasse, nous pouvons donc rechercher une succession de floraisons, avec des formes florales différentes, des périodes de floraison complémentaires et des végétaux répondant aux besoins de plusieurs groupes d’insectes.
Le regard du botaniste
Une fleur double raconte quelque chose de fascinant sur notre relation aux plantes. Nous avons observé leur diversité, nous avons sélectionné certaines mutations, nous les avons multipliées et nous avons progressivement transformé leur apparence pour répondre à nos goûts.
La fleur double est ainsi une véritable création de l’horticulture, mais elle reste une fleur dont l’histoire biologique ne peut être dissociée de sa morphologie.
Lorsque les étamines deviennent des pétales, nous gagnons en spectacle ce que nous pouvons perdre en fonctionnalité reproductive et parfois en accessibilité pour les insectes.
Pour autant, il serait scientifiquement incorrect de considérer toutes les fleurs doubles comme inutiles à la biodiversité. Leur valeur dépend de leur architecture florale, de la présence résiduelle de structures reproductrices, de la production de nectar et de pollen, et des insectes considérés.
Le rôle du botaniste n’est donc pas de condamner les fleurs doubles, mais de comprendre ce qu’elles sont devenues.
Dans un jardin, cette connaissance permet ensuite de composer intelligemment : conserver les plantes que nous aimons, mais leur associer suffisamment de végétaux dont les fleurs restent pleinement fonctionnelles et accessibles.
C’est probablement cela, aujourd’hui, concevoir un jardin réellement vivant : ne pas opposer beauté et biodiversité, mais apprendre à les faire cohabiter.
Chez Les Jardins Suspendus des Garçons, la plante ne se résume jamais à son apparence
Notre travail repose sur une connaissance approfondie des végétaux et de leurs interactions avec leur environnement. La botanique nous permet d’identifier précisément les espèces et les variétés, de comprendre leur origine et leur écologie. La biologie végétale nous permet de comprendre leur fonctionnement, leur reproduction et leurs besoins. La pathologie végétale nous apporte une lecture complémentaire de leur état sanitaire et de leurs interactions avec les organismes qui les entourent.
Cette expertise est particulièrement importante dans les jardins urbains et les terrasses, où chaque choix végétal doit être mis en relation avec l’exposition, le substrat, l’eau disponible, le volume racinaire, le climat urbain et les usages du lieu.
Choisir une plante, ce n’est donc pas seulement choisir une couleur de fleur, c’est choisir un organisme vivant et l’ensemble des relations qu’il va entretenir avec son environnement.
Dans nos projets, nous ne cherchons pas à supprimer les plantes horticoles au profit d’un modèle théorique de jardin « naturel ». Nous cherchons plutôt à construire des palettes végétales suffisamment diversifiées pour que l’esthétique, la botanique, l’écologie et les usages puissent réellement fonctionner ensemble.
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